LES HEURES LIBRES

LES HEURES LIBRES

DRIVE MY CAR, laissez-vous conduire

Drame universel
Ryusuke Hamaguchi

 

 

 

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Comment continuer à vivre ?

Avancer malgré nos deuils, secrets et mensonges. Supporter nos innombrables petits arrangement avec la réalité.  Drive my Car fait partie de ces oeuvres majeures qui interrogent sans cesse notre identité et le sens de notre parcours. Ce film a fait écho en moi comme il a fait ou fera écho en vous. Je viens de voir un chef d'oeuvre et cette sensation est merveilleuse.

Au-delà de l'ère sans horizon que nous traversons, l'art peut encore consoler même si il ne nous épargne pas les larmes. Parce que oui, Drive my Car prend le temps de nous bouleverser en profondeur. Mais ce n'est pas douloureux. C'est même essentiel. Sonder notre humanité est aussi un moyen de continuer à vivre. le nouveau Bergman est donc japonais. Il s'appelle Ryusuke Hamaguchi.

 

 

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Sans trop rien dévoiler, il est important de vous laisser plonger dans l'intrigue, nous accompagnons Yusuke Kafuku, homme de théâtre, acteur et metteur en scène, hanté par l'idée de la perte. Vivre pour jouer. Jouer pour vivre. Le jeu interroge le réel en permanence. Mais il n'y a rien d'opaque ou d'abscons. Le scénario avance avec clarté et  limpidité même si les différentes fictions qui se mêlent au récit s'interrogent les unes les autres. En cela nous sommes bien dans l'univers de l'écrivain Haruki Murakami dont le scénario s'inspire d'une nouvelle du recueil Des Hommes sans Femmes.

 

Nous suivons une intrigue où la mort s'invite mais où la fiction ranime les fantômes du passé et ne cesse de faire écho au réel. Les citations à deux grands dramaturges abondent. Celles d'En Attendant Godot de Samuel  Beckett et d'Oncle Vania d'Anton Tchekov. Deux figures littéraires épousant l'absurde, le désenchantement et un appel à "se tenir chaud" face au chaos. Parce que l'amour irrigue tout le propos. Le vrai. Celui qui n'est ni facile, ni toujours bienveillant mais qui se joue des limites. Notre besoin de consolation est infini et le sentiment amoureux est sans doute le seul à pouvoir l'embrasser. Et toutes ces idées sont posées ici avec une délicatesse folle et une maitrise cinématographique ahurissante. Pas un seul cadre hasardeux en trois heures de film. Trois heures qui passent comme un songe. La photographie est somptueuse et le montage invisible. 

 

Pour qui épouse "le luxe de la lenteur" silence, beauté, ombres, lumière et simplicité règnent ici. Ryusuke Hamaguchi, réalisateur et co-scénariste a la générosité des maîtres. Celle de nous renvoyer à l'essentiel sans jamais imposer son discours. On quitte ce film l'oeil humide, rassuré et le coeur chaud mais riche des mystères de l'âme qui s'y expriment. Les réponses s'écrivent le plus souvent dans les regards et au rythme de la route.

 

 

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"On ne se bat pas contre le texte mais on l'écoute et on lui répond" souligne l'homme de théâtre. "On se bat pas contre la vie mais avec" semble chuchoter ce film admirable.

Se laisser conduire, se "confier" puis s'abandonner à l'autre. Ces conditions font aussi partie du voyage. Ici, dans la bulle des longues plages de conduite ou s'accomplit la "psychanalyse" des road-movie, les vérités surgissent et les douleurs se délivrent.  Le  guide n'est pas toujours celui qu'on croit. Le chaos s'ordonne alors, dans l'évidence des paysages.

Quelle plus belle leçon de cinéma?

 

 

 

 

Francisco,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'avis des membres

La chronique de Bonnaud

 

 

 

Hamaguchi est adepte des longs métrages ; « Senses » 317 mn, Asako 119 mn, et « Drive My Car » 3h. Il fait partie de la nouvelle génération des cinéastes japonais. 
Son cinéma est dépouillé, sans qu’il ne demande d’effort au spectateur, si ce n’est celui de lui laisser le temps de sa genèse. Il faut accepter de se laisser porter dans le tumulte des sentiments que portent les personnages à l’écran, sans construction mentale alambiquée. Par petite touche, délicates, tel un peintre sur une toile, le cinéaste décrit la solitude, la frustration, l’amour, le deuil, à travers différents portraits de la société moderne japonaise.

Dans Senses, Hamaguchi s’intéressait aux femmes en quête de bonheur, dans leur sphère privée ou professionnelle. 4 amies, qui régulièrement se retrouvaient, autant de portraits de femmes quadragénaires. 
Dans Asako, c’est la chose compliquée de l’amour, qui se trouvait au cœur des films I et II. 

Drive My Car, s’intéresse aux questionnements d’un homme proche de la cinquantaine, sur l’amour de sa femme, ses fragilités, sa solitude et le sens de sa vie. Le film se déroule dans deux espaces temps, il commence par une scène d’amour. Sur un lit, Yusuke Kafuku, metteur en scène, écoute sa femme Oto, actrice, lui raconter une histoire érotique. Ils viennent de s’accoupler, et semblent prolonger leur plaisir à travers ses mots à elle. Il l’écoute et la questionne, pour faire avancer son récit. 

Deux ans plus tard, on retrouve Yusuke, seul à Hiroshima, où il doit proposer une pièce de théâtre « Oncle Vania » de Tchékhov dans le cadre d’un festival. Il se déplace au volant de son auto, une SAAB rouge au toit ouvrant, dont il se voit contraint à regret, de confier la conduite à un chauffeur. Cette voiture telle son dernier espace intime, lui permet de travailler son texte tout en roulant. Il se trouve assis à l’intérieur, tel un cocon protecteur de ses ultimes retranchements, quand son épouse Oto, s’approche de la fenêtre pour lui parler. Il va devoir partager son espace avec une jeune inconnue, Misaki, aux allures garçonnes, qui peine autant à communiquer, qu’elle s’applique à fluidifier sa conduite. Commence alors, un road movie ou le processus créatif du metteur en scène va à la rencontre des fêlures intimes liées à sa masculinité et à sa vie personnelle. 

 

Dans la pièce de théâtre, la distribution internationale des différents acteurs, apporte autant de sonorités et de reliefs à leur travail d’interprétation. Ils jouent chacun dans leur propre langue, sans se comprendre ; japonais, taïwanais, indonésiens, coréenne. Au télescopage des idiomes, vient s’ajouter la langue des signes, la grâce de la gestuelle s’invite au cœur des tonalités des sons pour dire. Ils sont amenés à jouer ensemble, répondant aux émotions qu’ils véhiculent les uns les autres, au gré du sens des mots, véritable mise en abyme du texte et du travail des interprètes au cœur du film. 
Les mots de Tchékhov font dans le même temps, échos aux questionnements existentiels de Yusuke sur sa propre vie, et la perspective qu’elle puisse être gâchée. Ses relations avec son épouse, s’invitent constamment au cœur de l’intrigue. Sans malice psychologique, tout est lisible et clair, il doit juste apprendre à continuer à vivre, abandonné à sa solitude, avec ce qui n’a pas été dits à temps, quand son épouse voulait lui parler. 

 

 

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Le cinéaste Ryusuke Hamaguchi, a remporté à Cannes le prix du meilleur scénario. 
Il brille tout autant à travers les images de sa caméra. À de nombreuses reprises de très beaux plans en contre-plongée nous montrent Yusuke qui regarde Misaki, comme une invitation à s’élever – lui dans sa résidence en hauteur et sa frêle silhouette à elle qui vient se découper dans l’enclave d’un mur, telle une porte sur la mer. Misaki est toute petite avec une casquette qui écrase encore sa silhouette, aussi l’effet s’en trouve à plusieurs reprises accentué. 
De magnifiques travellings, nous font changer d’espaces lieux : la voiture qui entre dans un tunnel, le ferry qui les transportent sur l’île d’Hokkaido, avec un bout de route dans la nuit qui se découpe sur l’océan, la Saab rouge qui roule sur une route de forêt enneigée, etc. Sans jamais être esthétisante, l’image est somptueuse. La pureté des gros plans sur les jolis visages d’Oto, de son jeune amant ou de la jeune actrice muette, sont saisissants de grâce. 


On comprend la déception de certains que le film n’ait pu être récompensé de la palme d’or, tant ce metteur en scène est formidable. Tout dans le film, se trouve extrêmement maitrisé, d’une grande netteté, avec une grande sensibilité. 

 

 

 

 

 

 

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2021

 

1h55

 

 

Le Blu-ray :  Divin. Image aussi pure et cristalline que le propos. 

 

 



03/03/2022
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