FRANCISCOLAND

FRANCISCOLAND

LE CRI DU CHAMEAU, saison 4, épisode 5

SI JE ME SOUVIENS BIEN, C'ÉTAIT IL N'Y A PAS SI LONGTEMPS ...

 

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 "... il faut malheureusement se résoudre à vivre avec ses contemporains"

P. Modiano

 

 

 

 

 

 

Je me souviens de la première rencontre.

D'abord un étrange sentier.

Nous avions pourtant l'habitude de nous promener dans ce coin-là mais jamais nous n'avions vu ni nous étions engagé dans celui-ci. Nous le suivîmes, Puce, moi et les chiens, tandis que le jour déclinait et que la nuit semblait monter des racines des arbres. Jamais nous n'avons suivi avec ma petite fée, les balisages traditionnels. Nous empruntons depuis toujours les chemins oubliés à des heures où plus personne ne les arpente. Ces tracés anciens que l'on ne retrouve qu'au travers des bosquets, derrière les haies ou après quelques mètres de hautes fougères.

Je vais donc vous parler de cet arbre.

Celui auquel conduit ce chemin.

C'est un arbre-empereur. Il siège ici.

Là où le chemin s'arrête.

Solide et Noueux. Comme enroulé sur lui-même et ouvrant ses bras puissants à l'infini.

Ce soir-là, en cette heure tardive sa magie débordait.

Le vent et les lucioles animaient ses ramures.

Il est un de ces arbres qui regarde et converse avec les promeneurs sensibles. Ainsi, dès le premier instant, nous avons sympathisé. Depuis, nous y retournons dès que la contagion de l'absurde vacarme nous envahit et nous retire intelligence, humanité, force et élan.

L'ai-je photographié?

Oui. 

Mais, même si je cultive encore le goût du partage, je ne l'ai jamais pris en photo en ces instants de pur enchantement. Seulement aux heures claires et muettes du jour et sans indications aucune susceptibles de l'identifier.

Ainsi, tout en préservant sa magie, j'ai posté sa photo sur Facebook, conscient du bienfait que peut apporter ce genre d'image à nos âmes noyées. Certaines visions ou certaines musiques sont comme les mots. Elles peuvent réparer et recoudre les endroits de nos vies trouées par la violence ordinaire et les mauvaises morts à l'ouvrage. 

Parler aux arbres nous a toujours semblé naturel à Puce et moi.

Depuis, nous avons déposé aux pieds de l'arbre-empereur nombre de nos peines et pas mal d'espoirs.

Nous y avons même retrouvé certains soirs nos chers disparus.

Qu'elles sont rassurantes et bienfaisantes ces âmes libres et aimées flottant tout autour de nous! Ces présences dont le seul souffle dit tout. 

Les arbres empereur sont ainsi.

Ils nous accueillent, nous consolent et nous apprennent à vivre avec nos morts.

C'est même leur mission première.

Voici un bref aperçu de notre précieux compagnon.

 

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- Je peux juste vous dire que je suis comme tous les survivants. J'ai fumé des dizaines de milliers de cigarettes, sifflé l'équivalent de trois camions citernes remplis d'alcool, dévoré avec des frites l'équivalent d'un champs entier de Charolaises. Si, j'adore aller au théâtre. Surtout les pièces improbables jouées par des acteurs qui ne comprennent rien à ce qu'ils font. Là, je me marre. J'aime aussi bouquiner en caleçon des journées entières allongé sur mon pieu.

Et si je ne suis spécialisé en rien c'est parce que tout devient fascinant quand on s'y penche. Je suis resté curieux, malgré l'âge et les désillusions. Mais si on me demande ce que je pense des gens en général, je vous répondrai que j'échangerai facilement une bonne centaine d'entre-eux contre un seul arbre.

C'était un grand type au pif impressionnant.

Son oeil gauche clignotait pendant que l'autre semblait déjà ratisser le fond de mes pensées.

- Tout ça pou dire que je ne sais pas trop ce que je viens foutre dans votre.. roman.

- Il y a de la place pour tout et tout le monde..

- Et puis, autant vous prévenir tout de suite, mon apparition ne vous apportera aucun ressort dramatique, je n'ai aucune qualification particulière.

- Les ressorts dramatiques ne sont pas mon truc et je pense que je peux vous trouver une place dans mon bouquin.

- Merci. Vraiment. Si tout se passe bien je devrais même faire un peu de figuration dans l'oeuvre ultime de mon vieil ami William B.

- Vous connaissez William B. ? Alors votre présence a du sens. Vous n'avez pas sonné à ma porte par hasard. Les amis de William sont mes amis.

- Savez-vous qu'il vient justement de l'achever, son oeuvre ultime? "La Symphonie du Dernier Jour".

- C'est une bonne nouvelle. Et un bon titre. Un poil pompeux mais c'est un bon titre.

L'homme à l'oeil clignotant se pencha vers moi et ajouta

- Tout le monde y a participé mais, au final,  bien peu l'entendront.

- Tout ce que produit cet homme est prodigieux mais bien peu le connaissent.

Mon étrange invité soupira. 

- Je sais que vous allez me demander mon nom, Francisco, mais je l'ai perdu. 

- Vous êtes là, ça me suffit. 

- Et vous le voyez, je ne m'en porte pas plus mal.

Libre d'être qui vous êtes.

- Attention, je ne suis pas qu'une pure création de l'esprit. J'ai du réel plein les poches mais je nage au milieu des étoiles. Mes amis écrivains me disent souvent que je suis un bon remède à la page blanche. 

- Ce n'est pas faux.  Justement, vous tombez à point. Plus rien ne fleurit là-haut, depuis quelque temps. J'ai répondu en me tapotant le dessus du crâne.

- Je vois ça. 

- Dites, vu l'heure qu'il est, ça vous dirait une bonne pizza?  Je connais la meilleure adresse de tout le Grand Ouest. 

- Et comment !  je crève la dalle.

- Tant mieux. Nous parlerons de ce cher William et du dernier jour à venir.

Ainsi passais-je ma première soirée en compagnie de l'homme sans nom. Un moment sympathique mais qui ne fit pas beaucoup avancer l'intrigue.

C'est un peu la marque des récits qui ne vont nulle part.

Comme manger une pizza avec panache en sifflant fièrement une bière artisanale.

 

 

 



 

 

C'est un bruit qui a ruiné ma journée.

Celui de la tronçonneuse flinguant lentement et posément les hauts arbres de mon voisin.

Adieu verdure.

Quel genre de type faut-il être pour se débarrasser de ses arbres?

Quel genre de type faut-il être pour s'imposer un vis-vis avec la baraque d'en face?

J'étais dans un état de fureur absolu.

J'ai voulu aller sonner chez lui mais Puce m'en a dissuadé.

- Ok c'est consternant mais il est chez lui, il fait ce qu'il veut. Tu ne peux rien y faire.

- Je te promets que je ne vais pas l'agresser !!!

- T'es un grand malade, tu sais.

Puce avait non seulement totalement raison, je suis un grand malade,  mais elle venait de m'offrir la formule parfaite de la composition du virus qui a conduit notre belle planète à l'asphyxie. Nous  allons vite rendre ce monde inhabitable parce que chacun est chez lui et fait ce qu'il veut. 

- Putain! ai-je râlé, en plus je venais d'écrire un texte sur un arbre pour le prochain chapitre du cri du Chameau ! Voilà, j'ai une putain de semaine de vacances et un branquignole va passer la journée à nous flinguer la vue pour toujours! C'est une journée de foutue !

Puce  ne m'a pas contredit . Elle a simplement posé sur moi toute la douceur et l'intelligence de son regard.

Je suis resté debout au milieu de la pièce, fulminant sur mon bon gros sentiment d'impuissance.
Puce est allée manger avec une copine.

Moi, j'ai tout essayé pour me calmer.

Je suis sorti, je me suis baladé en ville, j'ai promené les chiens, soulevé des haltères, mangé des Mars, fait des courses, acheté un nouveau paillasson, regardé un bout de l'Armée des Ombres de Melville (sur fond de tronçonneuse  ce grand feel-good movie sur le silence et la mort est injouable) et j'ai finalement accompagné Puce trouver une ampoule de couleur pour éclairer ma salle ciné. C'est une ampoule rouge.

C'est ainsi que le soir venu, enfin calmé, je me suis retrouvé, en pleine descente nerveuse, assis face à un documentaire Netflix sur ce bienfaiteur du théâtre contemporain qu'était Wynn Handman, le tout baignant dans une lumière de club échangiste.

Et tout ça alors que je n'ai jamais fait de mal à un arbre de toute ma vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est une Nature Morte.

Pas un chant d'oiseau n'y résonne.

Puis gronde le tambour de l'orage au loin.

Monte ensuite le  Choeur des milliers de marcheurs-chanteurs composant l'armée du Roi Souffleur.

Toutes et tous ont écouté ses appels à la Grande sécession et au "Dernier Combat" lancés sur les places des villes et des villages. Autant de messages relayés sur les réseaux sociaux répondant à cette secrète attente du "Signal".

Les mots et la voix du Roi-souffleur.

Comme la promesse du soin.

Se consoler de la mort intime. Se libérer d'une époque froide et violente. Société tout-confort mais sans chaleur. Un monde connecté aux solitudes définitives. Puissant est cet appel. Qui l'entend se doit de répondre au Grand Rendez-Vous. Sacrifier une existence minuscule et dérisoire pour rallumer le Flambeau des Braves. Rejoindre la tanière du dragon. Monstre repu de nos lâchetés et paresses.

 

La masure.

Elle semble comme écrasée au fond du vallon.

Un parfum d'apocalypse flotte sous la bruine collante de cette fin de journée sans soleil. Avec le ciel plombé et l'orage grognant pas loin le sentiment de fin du monde suinte des bois.

Toutes couleurs se sont retirées du visage de Livia

- C'est ici, cette chose a toujours séjourné là.

Son regard embué bascule vers Brunner.

 

Après les autoroutes, les routes et les chemins il leur a fallu plusieurs heures de marche à travers les bois et les champs pour arriver jusqu'ici. Dans les pas de Livia.

La pluie va bientôt rincer le paysage et charrier toute la boue du monde.

Mais les voici tous les quatre parvenus au terme de leur traque.

Le roi, ses deux chasseurs et une rescapée des ombres.

- Alors, c'est là. Déclare Brunner.

Un éclair gigantesque lacère le ciel au dessus de leurs têtes.

Red Kiss Buffalo saisit sa main du flic fatigué et lui pose sur le coeur.

- Ta tête écoute ton coeur. Ton cercle se referme, Brunner...

Puis l'indien se tourne vers Livia.

- Tu as parcouru le chemin jusqu'à l'Obscur. Le foyer du mal. Ce que le Monstre a fait de toi le temps d'une nuit ne fait désormais plus partie de toi. Tu lui fais face. À présent, tourne-lui le dos et rejoins ton chemin. Abandonne ici tes douleurs. Laisse le mal s'égarer. Le présent est là. Tout autour de toi. La beauté grandit sans-cesse. Bien au-delà des frontières de ce monde et des ombres.

 

Le tonnerre explose.

Brunner regarde le ciel puis pointe du doigt la sinistre masure.

Une odeur de boue et de terre blessée monte du sol.

Red Kiss  referme le poing et souffle en direction de la maison grise vautrée au pied de la forêt.

 

- Soyez forts. Fiers. Chassez la confusion, murmure, derrière eux,  le Roi Souffleur.

Son regard pèse de toute sa bienveillance sur les deux hommes  qui, déjà, descendent  lentement la pente boisée, à couvert, en direction de l'hideuse habitation à la porte de laquelle même la foudre n'ose frapper.

Un nouvel éclair déchire l'espace.

Couvrant l'horizon, une pleine brassée de corbeaux s'éparpille contre la masse sombre de l'orage.

Le tonnerre fait de nouveau trembler le décor.

Dévalant des routes et sentiers, se massant dans les bois, la foule des femmes et des hommes composant l'Armée des Justes prend position.

Tous ont le visage peint en blanc sur lequel sont inscrits une foule de signes étranges. Un masque de protection. Pour éviter que ni la foudre ni les esprits démoniaques en bataille ne puissent les atteindre.

Tous ont appris à faire monter du fond de leur poitrine le grondement sourd mais puissant de la résistance. 

 

Red Kiss et Brunner leur font signe de rester à couvert.

Puis, tous deux, quittent alors l'abri des arbres.

 

La crasse a gangrené jusqu'aux carreaux des fenêtres.

Le mal du lieu, où l'horreur couve ses monstres, suinte en trainées hideuses le long des murs pisseux. Entre les sursauts puissants du tonnerre, même le silence, ici, hurle.

Ils approchent par l'arrière de la maison.

Ils leur semble entendre la toux morbide d'une vieillarde à l'agonie.

 

Un petit chien noir à trois pattes surgit de la carcasse d'une caravane incendiée et trottine à leurs côtés. Une grappe de cochettes teinte à son collier.

- Ce petit con va nous faire repérer. Lâche Brunner

Red Kiss avançe jusqu'à la véranda à moitié effondrée.

L'eau crépite sur la terre sèche couvrant le son des clochettes du clébard tripode. La pluie tombe en douche.

Les plantes hirsutes du jardin à l'abandon ploient sous le poids du déluge.

De larges flaques inondent le carrelage.

Au coin de la véranda, sur une brouette pleine de terre et de feuilles, repose le cadavre d'un petit animal à moitié dévoré et grouillant de vers. 

Derrière la brouette, s'ouvre la maison.

 

Une nuée d'insectes rampants s'enfuyent sous leurs pas.

L'indien se retourne vers Brunner et, sa main sur son épaule, plonge son regard au plus profond. Un regard ancien, nourri aux grands espaces.

L'ex-flic laisse entrer en lui la calme détermination de son frère d'arme.

Il incline la tête et se glisse dans les pas de l'indien, le nez dans sa chemise pour échapper à la puanteur du lieu.

Les cadavres gisent, sur le ventre, le long de ce couloir sans fin. La plupart démembrés. Des êtres ailés, aux corps fins, de tous âges. S'empilent également de minuscules créatures encore agrippées à leurs champignons. Anges, elfes et lutins s'entassent ici.

De l'ombre opaque se dessinent des figures lugubres.

C'est un chemin de mort et de désolation où percent les arches de grottes immenses. Y dansent des ombres difformes dans l'éclat hideux d'effrayants brasiers grondant des abîmes. Suspendues aux crochets de monstres obèses et avides se balancent des licornes éventrées.

Au dessus de Red Kiss et Brunner, déversés en marées furieuses, glissent des myriades de 0 et de 1. Un fleuve de chiffres luminescents

Malgré le feu, ici le froid et l'humidité gouvernent.

C'est un autre territoire.

 

Droit devant, quelque chose se dessine.

Du fond de l'étroit passage une petite dame en pantoufles apparait.

Elle agite son doigt comme pour réprimander ses deux visiteurs.

Avec une grimace terrifiante, comme un sourire grotesque, elle lève son visage sale vers Brunner et Red Kiss Buffalo et prononce d'une voix glaçante.

- Alors dites-moi, mes mignons, qu'allez vous faire à présent ?

Red Kiss ouvre sa main vers elle et commence à grogner.

Monte de sa poitrine une étrange mélopée.

La petite dame s'agite, le regard froid et vide, mimant une danse ridicule. Puis,  les bras levés au-dessus de sa tête, elle se met à tourner sur elle-même avant d'exécuter un noble salut.

En gloussant elle disparait dans l'ombre, à reculons.

Le chant de l'indien se mêle soudain à l'immense clameur de l'Armée des Justes s'élevant au-dehors.

C'est le chant de la Terre Unie, de la Terre Réconciliée, une onde puissante et claire, éclaboussant le coeur des ténèbres.

Une lumière pâle s'épanche doucement sur le lit des corps suppliciés.

Une flamme claire semble s'allumer au fond de l'insondable.

Venu des bois alentours, le Chant des Justes fait monter une lueur dorée.

Mais, brusquement le sol penche puis bascule, entraînant les cadavres et engloutissant dans cet effrayant torrent les deux guerriers. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Épisode 6 

 

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29/10/2019
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