FRANCISCOLAND (à la poursuite du lapin blanc)

FRANCISCOLAND     (à la poursuite du lapin blanc)

LE CRI DU CHAMEAU saison 4 épisode 4

LA MARCHE ARRIÈRE A TOUJOURS FAIT FLIPPER LES FUNAMBULES

 

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Carnet de Zampano.

Poème d'avant la lune.

 

 

 

 

Il n'avait aucune idée de la raison pour laquelle il demeurait présent en ce monde

Il le vivait comme une chance

Il n'attendait aucune réponse

 

Il confiait son coeur et son corps à la femme de tous ses matins

il pouvait se livrer à l'instant

Voyager léger

 

Il avait pleinement conscience

qu'il ne survivrait pas à son absence

mais cette pensée lui dessinait des ailes

 

Il confiait son coeur et son corps à la femme de tous ses matins

il pouvait rompre et se livrer au sommeil

Un courant chaud l'emporterait au coeur de la nuit

 

Il avait pleinement conscience

qu'il ne survivrait pas à son absence

mais cette pensée éclairait chacun de ses pas

 

Il confiait son coeur et son corps à la femme de tous ses matins

Il adoptait le sourire de l'âge

Marchait à son rythme, sur les berges ombragées du torrent furieux

 

Il avait pleinement conscience

qu'il ne survivrait pas à son absence

mais cette pensée traçait un chemin

 

Il confiait  son coeur et son corps à la femme de tous ses matins

Il se sentait peintre, musicien, poète et écrivain

Il flanquait le quotidien à la porte, rejoignait le jardin et déplaçait un nuage du bout des doigts

 

Il avait pleinement conscience

qu'il ne survivrait pas à son absence

mais cette pensée cuisait la grisaille et les réflexions métalliques

 

Il confiait son coeur et son corps à la femme de tous ses matins

Il adoptait le grand silence et la patience du gel

L'hiver des grands arbres pétrifiés brûlant sous les étoiles

 

Il avait pleinement conscience

qu'il ne survivrait pas à son absence

mais cette pensée allumait en lui de grands feux.

 

Il n'avait aucun idée de la raison pour laquelle elle était présente en ce monde

il la protégeait comme la chance

Il n'attendait aucune réponse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le froid mat du rien jusqu'au plus profond de l'os.

Et la sensation d'entendre sa respiration jusqu'à la racine.

L'absence, comme seule couleur.

Le froid abyssale qu'elle devine dans l'infini autour d'elle.

Ainsi Denise avance

dans les pas de Nemo.

Majesteuse cuirasse du scaphandre lunaire se détachant sur l'horizon des cratères aux ombres menaçantes.

Un désert gris et muet où nul ne voudrait se perdre.

Un pas après l'autre.

 

De l'intérieur de son casque elle distingue le disque de la Terre luisant à sa droite.

Exhibant le bleu de ses océans face au grand vide sidéral.

À intervalles réguliers siffle l'évacuation de la vapeur d'eau et du dioxyde de carbone qu'elle exhale.

Chaque respiration est la vie

Chaque respiration est la mort

Ici plus qu'ailleurs.

 

Avancer

Un pas après l'autre.

Lentement.

Longtemps.

 

La voix de Zampano résonne dans l'écouteur

- Denise, regarde, à ta gauche...

Elle quitte Nemo des yeux et porte son regard là où se dessine l'improbable.

Un peu plus loin, sur la paroi d'une gigantesque blessure du sol se détachent cinq ouvertures rectangulaires aux angles droits. Cinq fenêtres d'un habitat troglodytique. Cette apparition évoque en elle le souvenir des ruines des villages Anasazis dans les canyons du Colorado. Elle voudrait répondre à Zampano mais la surprise la laisse sans voix.

Nemo, à son tour, pointe du doigt la maison.

L'instant est sacré.

Quelqu'un ou quelque chose vit sur la Lune.

Depuis très longtemps.

Ils ont rendez-vous.

 

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Au bout d'un demi-heure de pas lunaires Nemo, Denise et Zampano parviennent au pied de l'étroit canyon. Sous les fenêtres aveugles.

Le capitaine décroche alors l'étrange lance qu'il porte au côté. Reliée par un cordon luminescent, une figure luminescente s'en dégage. Une forme ectoplasmique ondoyant comme une créature aquatique et déployant sa lumière de début du monde contre le gris des roches et le gouffre sans fin de l'espace. 

Dans cette atmosphère d'absolue solitude c'est un spectacle hors du temps

Une autre matière lui répond soudain. Une lumière. Un peu plus haut sur la paroi.

Une phosphorescence plus diffuse qu'un rayon de lumière. Comme une présence aux reflets d'opale s'échappant d'une des ouvertures.

Une petite ritournelle au piano se met alors à retentir dans la radio.

- Nemo?

Le capitaine lève doucement le bras et fait signe de laisser aller.

La mélodie file gracieusement dans le gigantesque décor de ce monde muet.

Au loin, une météorite s'écrase sans un bruit, projetant un nuage de roches qui s'ouvre en fleur avant de se diperser lentement aux alentours.

Ces alentours d'avant, pendant et après les hommes.

 

Le son du piano se déploie.

D'abord quelques notes mélancoliques qui se répètent puis l'emballement.

La fièvre.

La grâce.

L'envol prend fin.

De nouveau quelques notes

jusqu'à ce que s'éteigne le souffle .

 

De nouveau le silence.

La respiration dans le casque.

Le sifflement de la vapeur qui s'échappe.

Jamais Denise n'avait éprouvé à ce point la pleine mécanique de son corps.

Le silence.

La respiration.

La vapeur.

Unique point d'eau d'un univers minéral.

 

S'élève cette fois un chant.

Denise reconnait immédiatement ce morceau. L'Ave Maria. Chanté par Luciano Pavarotti. Elle l'entendait souvent, enfant, pendant que son père écrivait. Parce que cet homme tendre et silencieux n'écrivait qu'en musique. Parfois jusqu'à l'aube. Il repartait ensuite au travail, des cernes profonds creusant son regard. Elle filait à l'école, après un sommeil gorgé de symphonies.

Voilà qu'elle se souvient de tout.

De ce qui fut et de ce qui reste à venir.

Oui, elle se souvient de ce qui vient.

Elle se souvient du grand désordre. Du ciel qui pèse. De la fournaise. Des cultures qui sèchent. Des arbres et des champs balayés par les vents brûlants.

Elle se souvient des violences, des barbares et du Grand Exode.

Elle se souvient des nuages bruns couvrant les boulevards et bouchant les rues.

Elle se souvient des hurlements. D'abord les nuits puis tous les jours.

Elle se souvient des familles agrippées et des yeux qui dévorent.

Elle se souvient de tout.

Ce grand tout qui signait les heures et faisait notre vie jusque là.

Jusqu'à ces instants.

Elle se souvient des jours d'avant et des jours d'après.

Lorsque la nature s'est brusquement refusée aux hommes.

Elle voit

Les forêts écroulées, les haies décharnées, les champs pelés et la terre aride.

Elle sait.

Tout s'écroule et personne ne peut plus réparer.

La boue des fleuves

L'eau des ruisseaux s'effaçant sous les pierres

Puis, soudain, le grand silence urbain

Elle se souvient, oui. Elle se souvient de l'irréparable partout autour d'elle.

Après la panique et l'effroi s'installe la honte. La honte incurable. La honte sauvage et hirsute. Comme un loup féroce libéré sur les ruines des beaux jours brûlés.

Elle entend

Elle entend cette rumeur d'océan ivre que laisse échapper une civilisation lorsqu'elle se retire pour toujours.

Elle se souvient de la fuite.

Dernière marche vers d'autres territoires.

L'espoir vain et fou d'un là-bas ou d'un ailleurs.

Une note. Un "là où l'ombre restera fraîche et réparatrice".

Elle se souvient encore un peu

D'un dernier endroit.

Un endroit où rester un moment, sans risquer d'être chassé et massacré.

Tout reste à venir.

Et, déjà elle se souvient.

 

Zampano s'approche d'elle. Il se place à sa hauteur. Leurs regards se croisent.

Il fait un geste de la main qui ne veut pas dire grand chose. Sinon combien tout cela est dingue.

Au-delà de l'effarement, elle peut lire aussi en lui cette radieuse anxiété de l'inconnu lorsqu'il acquiert les pleins pouvoirs. Au dessus de la tête de ce géant bienveillant, éclairée par l'or du casque, scintille le monumental bouquet des étoiles contre le vide éternel.

La dinguerie face au néant, la vie toujours... la vie malgré tout, pense-t'elle.

Il faudra lutter.

Même si le combat est déjà perdu

Perdu pour tout le monde, cette fois-ci

Ce sera le rire contre le silence.

Il faudra être grand et fort pour résister d'un seul éclat

Comme l'embrun d'un sourire sur la marée noire de nos dernières solitudes.

 

Devant eux, se détache la silhouette étroite et penchée de Nemo.

Conquérant éphémère d'un paysage éteint.

Il attend.

Vient la fin du morceau.

De la fenêtre creusée dans la roche s'efface la lumière.

 

 

Denise ne sera plus jamais seule.

C'est comme un message cousu dans un revers de sa veste.

Elle conservera à tout jamais de La Présence le secret.

- Tu restes avec moi, chuchote-t'elle

 

 

Après un nouveau moment de silence et d'attente, résonne la voix du capitaine

- Mes amis, considérons cela comme un premier contact.

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Le type était en nage.

- Hello, je me présente : Emiliano Hegel. Service et entretien des écrits et performances. Putain, j'ai eu du mal à vous trouver !

J'ai ouvert grand ma porte.

- Entrez, je vous en prie.

- Pfiuuu !, C'te chaleur, d'un coup, là....

Je me suis toujours un peu méfié des types en sandales  avec des chaussettes. Mon éducation, sans doute. Cet Emiliano les avaient blanches et remontées jusqu'aux genoux.

Sa démarche restait souple et alerte, comme un fauve.

- J'peux poser ma valise sur la table?

- Je vous en prie. 'Voulez boire quelque chose ?

- Yes, please !

- Un grand verre d'eau tiède bien salé, ça vous ira?

Emiliano éclata de rire en me pointant du doigt.

- Now we 're talking !!!

J'aime détendre l'atmosphère. C'est mon truc, lorsque je suis d'humeur.

Je lui ai servi une citronnade glacée qu'il a bue d'un trait en bougeant un peu les pieds.

- Wouff ! Merci bien.

On s'est installé autour de la table.

- Bon.

Le type ouvrit sa valise et inspecta son contenu en émettant toute une série de petits sons et en haussant nerveusement les sourcils. Assis face à lui, je ne pouvais pas voir ce qu'il y avait à l'intérieur, mais je m'en foutais un peu.

- Bon, bien. Ok.

Il se cala dans sa chaise et croisa les bras, sans me quitter des yeux.

- Si je vous ai appelé ce matin, Monsieur Francisco, c'est parce que j'ai complètement déconné. En fait c'est tout le service qui a bien merdé avec vous.

- C'est à dire...

- Le Cri du Chameau.

- Ouais?
- On l'a pas vu venir. Au départ on prit ça pour une chronique, un conte, une nouvelle, une fantaisie passagère. Et quand on s'est rendu compte que vous aviez continué le truc on a vite compris qu'on avait plus grand-chose sous contrôle.  D'habitude, sur un projet comme celui-ci, on bidouille un truc, on souffle une intrigue, on vous sussure à l'oreille quelque chose qui fédère un minimum. Là, que dalle. Et quand on a remis le nez dedans y a pas un seul gus du service qu'entravait quoi que ce soit à votre, je cite, "Flux Romantique".

- C'est pas faux Emiliano. Mais n'oubliez pas qu'au début j'avais marqué "Roman" avec un point d'interrogation. Je trouvais que ça rendait plutôt bien.

- Roman ?

- Yep.

Le type claqua dans ses mains et ferma ses petits poings très fort.

- Si ce Flux est un roman, Francisco, alors je vais vous filer quelque chose qui peut sauver votre truc d'un anonymat morbide et définitif!.

- C'est pas très sympa ça, comme réflexion.

- Hey !  Sorry baby !!! Vous le savez aussi bien que moi, Francisco, écrire n'est pas toujours une partie de plaisir et je ne suis pas payé pour caresser les auteurs dans le sens du poil. Je vois bien qu'il faudrait, tous autant que vous êtes, vous frotter le ventre pendant que vous vous roulez sur le dos en ronronnant. Pas de ça avec moi. Si vous passez des heures à écrire c'est pour être lu. Premier point. Secundo, si vous voulez être lu c'est notre taf de vous accompagner.

- Je pensais que ça venait tout seul.

- C'est normal, vous êtes un idéaliste. Imaginaire, impro, expérience, liberté, libre-arbitre, tout le truc, vous croyez encore à ces petits pères Noêl de la pensée, et c'est bien normal. Mais la vérité, Francisco, c'est qu'on est là. Tout le temps. Toujours. Always. Nature, culture, art, philo, ontologie, métaphysique, religion, droit, militantisme, vampirisme, spiritisme, communisme, totalitarisme, nautisme, veganisme, cannibalisme, équitation, politique, morale, rien ne nous échappe. On est là. On contrôle. On maîtrise. Début, milieu, fin. Bim ! Tu crois que t'es libre ? Paf, on te colle une suite logique dans ton bordel. On est comme ça. On peut rien laisser filer.

Il fit claquer ses sandales sur le parquet.

Val arriva près de lui en faisant tournoyer sa queue.

Après un instant à haleter, la langue sortie, il lui fourra le museau dans les couilles.

- Oups !!!

-  Excusez-le, il est méga affectueux.

- Plus de peur que de mal... Bon chien-chien, ça...
J'ai pris une profonde inspiration.

- Donc, la raison de votre venue?

Emiliano Hegel se redressa et dessina un cercle imaginaire avec son index.

Il marqua un point, pile au centre.

- Yes. À défaut de s'être occupé de vous on a décidé de vous faire cadeau de ceci !

Il sortit de sa valise une boite en carton.

- Allez-y, ouvrez-là.

Je suis allé dans la cuisine chercher un couteau pour tailler le scotch.

J'ai ouvert. À l'intérieure, une grosse pelote de ce qui ressemblait à un fil électrique, enveloppé de plastique.

J'ai continué à déballer.

- Qu'est ce que c'est?

Le type fit un geste franc en direction de la pelote rouge vif, calée au creux de ma main.

- Ça me semble carrément évident. Et si vous mettez vos lunettes, Francisco, vous verrez que c'est inscrit en tout petit tout le long du fil.

Je suis retourné dans la cuisine. Sur le bar, mes lunettes.

Pas de doute. Ça paraissait effectivement évident et, en plus, c'était marqué dessus.

"Fil rouge du Cri du Chameau -  Francisco "

Je suis retourné dans la salle à manger.

- Dites-moi, Emiliano ...

 

Disparus !

Le type.

Les sandales.

Les chaussettes.

La valise.

Tout.

 

Val s'est assis devant moi, la gueule ouverte.

Voilà où j'en étais.

Debout au milieu de la salle à manger, à la toute fin de l'épisode 4 de la dernière saison du Cri du Chameau.

Entre les mains, mon fil rouge toujours en pelote.

Un papier est tombé au sol.

Dessus y avait marqué :

100% fibres naturelles. À laisser dissoudre dans le récit. Ne pas avaler.

J'ai vaguement commencé à le dérouler puis j'ai tout refoutu en boule.

Ensuite

je suis allé direct au fond du jardin

et j'ai balancé le fil rouge dans le bac à compost.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 Prochainement, l'épisode 5 !

 

 

 

 

 

 

 

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09/07/2019
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