FRANCISCOLAND

FRANCISCOLAND

LE CRI DU CHAMEAU saison 3 épisode 2

OK, NOUS NE SOMMES PAS ENCORE TRÈS NOMBREUX, MAIS AU MOINS NOUS SOMMES ENSEMBLE !

 

IMG_1493.jpg Marc Yvard  -  là ou séjourna Little Billy

 

 

 

 

"Une poussière dans l'oeil

et le monde entier soudain se trouble"

A. Bashung

 

 

 

 

 

 

 

- Parfois, tu me fatigues, mon Zampano. Tes obsessions du système, des machines à broyer et tout ça...

 

La route fait une bosse avant de tout dévoiler du gris paysage.

La voix de Zampano grésille déjà depuis un bon moment dans son casque.

Elle n'est pas vraiment agacée, juste un peu fatiguée, comme elle dit.

 

- Denise, tu le sais aussi bien que moi. Tout système est une fabrique de rage. L'absurdité fondamentale est que ce ce même système va ensuite employer autant de moyens et de techniques pour la contenir.

- T'es tout le temps en colère.

- Ouais parce que toute l'histoire de l'homme se résume au désolant récit d'une mortifère dépense d'énergie...

- T'en fais des phrases, toi...

 

Depuis la fin de l'après-midi, le side-car traverse les grandes plaines aux cheminées.

Dans la lente confusion des épaisses fumées, le ciel reste invisible.

Zampano accélére.

La route gronde sous les roues emportée dans le torrent de la vitesse.

L'écouteur grésille de nouveau et Denise écoute en souriant se déployer la prose guerrière de son ange gardien.

 

- Regarde autour de toi, Denise. Vois le résultat! Les usines puis les machines puis la technologie ont pris définitivement le relais. Nous avons tous les outils pour rester confortablement dociles, sourds et aveugles. Notre capacité à nous indigner passent par les mêmes tuyaux.

- Ok, mais la rage continue d'alimenter le brasier! déclame Denise

- Absolument, bella! tout le problème c'est que peu de gens savent la travailler, cette rage. C'est une matière furieuse et imprévisible. Il faudrait dès l'école apprendre aux mômes à la reconnaitre. Apprendre à la laisser s'échapper sans faire trop de dégâts.

-  Apprendre, tout en restant dans le système ?

- Pas d'autre option. Nous avons tous une conscience, certes, mais à peine plus de marge de manoeuvre qu'un vulgaire produit bipé en caisse.

- Ok, je vois, tout nos modes de pensée et d'action seraient finalement guidés par le système, c'est ça?

- Tu nais, tu restes. C'est plié.

- Mais certains se révoltent, s'échappent !

- Et après? Se construire avec ou en opposition ne fait aucune différence. Plus personne n'a d'importance. Tout est sous contrôle. La manifestation même du désordre façonne l'oppression.

- Et quand je pense que nous sommes presque huit milliards sur ce gros cailloux...

- È finita, Denise ! Il n'existe plus d'oasis.

- C'est quoi le truc pour rester debout?

- Travestir. Travestir tout ce que l'on peut approcher. Faut libérer l'artiste. Jardiner soigneusement son île mais singer le reste. Avec une chemise propre.

- T'es beau en singe, mon Zampano. T'es parfois brouillon quand tu t'exprimes, mais globalement, je suis d'accord avec toi.

- Ouais, tu le sais bien, Denise.

- Tu me l'as déjà dit, il n'y a pas d'amour sans art.

 

Elle l'entendit grogner dans son casque.

En levant la tête elle fit basculer le monde.

La nuit dégringola doucement mais un peu partout et en faisant des tâches et des feux sur tout l'horizon.

 

-  Quand même, t'en fais des phrases, mon Zampano...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pendant ce temps-là

tout au bout de la Terre

le guetteur.

 

Sculpté par le vent et le sel

il goûte aux premières notes de la fin du monde.

 

Les femmes et les hommes de son continent soignent leurs profils en perdant la face

Ils courent

Ils comptent

Prennent en photo leurs assiettes

 

lui

reste seul

Minérale solitude

 

Il écoute

soufflé par les embruns

ce chant profond et déchirant

Celui du peuple oublié des noyés

Le chant de ceux qui voulaient seulement échapper à la guerre et aux famines

 

Et tandis que le monde entier

joue au foot

le guetteur voudrait rouler jusqu'au fond de l'océan

raconter aux milliers d'enfants pris dans les algues

les plus beaux contes jamais écrits

 

Solitaire

Privé de larmes

Son unique espoir est que tremble enfin ce monde gras et sourd

 

 

 

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- Dans l'ensemble, Je me suis souvent bien battu.

 

Ce bon vieux William B.

Je promène les chiens cette nuit.

Ce n'est pas interdit et ça aide à penser librement.

La magie venant, j'ai le bonheur de tomber sur lui.

Vieillard admirable, au discours clair et à l'élocution impériale.

Compositeur bourré de talent et oublié de tous.

Voici quelques morceaux de notre conversation :

 

- Je te le dis sans frime, Francisco. Tu es bien placé pour savoir que l'on peut faire tout un tas de choses avec la tête assemblée n'importe comment. De ce chaos surgissent des formes vivantes. C'est la grande force de l'action spontanée. Le geste et la parole, délivrées de la réflexion. On peut refaire le monde avec ça. 

 

Quand William B s'exprime, il fait de grands gestes de la main.

 

-  Aucune prouesse là-dedans, suffit de ne plus rien faire d'autre que de se livrer au réel. Il faut travailler vite et fort. Sculpter dans le dur de tout ce qui s'impose ou se révèle à nous. Et le faire dans l'instant. Je n'ai jamais composé autrement.

 

Il réajuste le col de sa veste

Un geste rassurant dans le silence glacé du vaste parking de la cathédrale.

 

- Cette petite défaillance d'anticipation auxquelles échappent les bâtisseurs de ce monde, tu dois l'accepter comme un don, mon Cisco. Pas comme une maladie. Prend ça comme une forme de bénédiction. Je ne dis pas que c'est léger à porter mais dis-toi qu'il y a quelque chose à faire avec ça. 

 

Il demeure ensuite

immobile

un long moment

à siffler entre ses dents.

Il reprend

 

- Crois-moi, Cisco. Sans le contrôle, il faut avoir aveuglément confiance en ce qui peut arriver. Parce que ça arrive. Et droit sur nous.

 

Puis son regard glisse en méditation.

Quelques étoiles crèveraient la nuit qu'il les compterait avec application, tout en pensant à autre chose. 

Au dessus de lui, l'immensité reste aveugle et muette

mais William B garde le sourire.

 

- T'en es où, mon Cisco ?

- Oh, je me suis saoulé de foules, de courses, de parades, de champions, de moteurs, de pneus changés en une poignée de secondes. Tout la symphonie. Le glorieux boucan des 24 heures.

 

Le vieil homme hausse les épaules.

Nous nous asseyons sur les marches près de la fontaine à sec.

Les chiens sont tranquilles.

Il se racle la gorge et reprend.

 

- Moi, je suis parti loin dans les bois pour éviter cette grande parade.

- Je te comprend. J'avoue que de se cogner tout ça reste une expérience éprouvante. Surtout quand on fait sa vie dans le tirage de portrait des amoureux de la terre. Je dis de la terre mais également des vieilles pierres, du lierre et de toutes ces bonnes choses merveilleuses qui ne font pas de bruit.

 

William  B se penche vers moi pour me tapoter gentiment la cuisse.

 

- Je sais aussi que tu aimes te débrouiller avec tout ce qui n'est pas de ton monde, Francisco. T'aimes grandir.

 

J'ai oublié de le préciser mais William B a vraiment un très beau sourire pour un type de plus de quatre-vingt piges.

Un sourire avec des dents.

J'en  profite pour pousser un peu plus loin la confidence.

 

- Quand je bosse, le réel ne me pose pas de soucis. J'ai une bonne perception du spectacle, j'arrive à le comprendre et le décrire, mais dès que je cesse d'interroger et de cadrer mes heures libres deviennent dangereuses. Elles me laissent parfois totalement égaré voir paralysé. Certains voyages me sauvent mais pas tous.

 

William B pointe mon crâne bien dégagé

 

- Si tu veux mon avis, il y a un peu trop de fantômes là-dedans. Moi, mon job c'est la musique. Je n'ai pas de problème d'heures libres. Mon ouvrage est partout, tout le temps.

 

On se lève pour faire quelques pas, histoire de ne pas se refroidir.

La circulation, éparse, laisse se répandre le silence de la ville endormie.

Les statues, les massifs de fleurs et les ombres des grands escaliers de pierre ont, depuis quelques heures déjà, engagés leurs opaques monologues.

 

- Si je devenais écrivain à plein temps je n'aurais sans doute plus à me soucier de tout ça.

- Hmm... Dans ton cas, rien n'est moins sûr. Dis moi Francisco, comment se porte ton roman?  la saison trois est-elle ouverte?

- Mon cher William, nous sommes en plein dedans.

 

Le vieux compositeur se redresse, sort un peigne de la poche de sa veste et coiffe ses derniers cheveux en arrière.

 

- Tu aurais pu me prévenir. Alors comme ça, je suis un nouveau personnage.

- William, je vais même faire le nécessaire pour que tu deviennes aussi réel que tous les autres.

 

Il m'offre son sourire le plus sincère.

En regardant bien, il y a bien une étoile là-haut.

Un peu fragile et tremblotante mais une étoile quand même.

 

- Cher Francisco. Aurais-tu, par hasard, besoin d'un ami?

 

C'est touchant deux potes qui se marrent doucement au coin d'une rue, au coeur de la nuit.

 

- William, commence par m'offrir une nouvelle symphonie. Ensuite nous parlerons de notre amitié.

 

William B ferme les yeux et pointe le doigt en l'air.

 

-  Alors, je vais écouter sagement ce que me dicte le silence

- À bientôt William B.

- Bon voyage, Francisco.

 

 

 

 

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

                                                       Épisode 3

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Sommaire saison 3

 

Sommaire général 

 



18/06/2018
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