LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

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L'HIVER AU CHAUD épisode 7

LA GRÂCE DU PÉLICAN DEVRAIT LARGEMENT SUFFIRE À ARRÊTER LE MASSACRE, NON ?

(Ou comment nous voici parvenu, sans faire trop de grabuge, à l'épisode 7)

 

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- Daniel, vous êtes content d'être là ?

Daniel se marre.

Il a l'air franchement heureux de faire partie de cette joyeuse assemblée de vieux.

C'est l'apéro.

Tout le monde est assis en cercle et ça discute sévère.

René, lui, se tient au milieu. Il s'est servi un petit verre de rouge qui pique un peu et a l'élégance de trouver un petit mot pour chacun de ses invités. Il peut être fier de lui. Parce que c'est lui qui dirige cette maison de retraite à taille humaine, construite sur les bases d'un ancien haras. Plantée aux milieu de la forêt on y débarque comme dans un ranch. Pas de haute bâtisse. Un petit portail de jardin et une jolie cour engazonnée encerclée de bungalows. C'est un de ces rares endroits paisibles ou finir sa vie quand on ne peut plus rester tout seul chez soi. Et c'est René qui a eu l'idée de créer une fois par mois ce repas destiné à rassembler les personnes âgées isolées de son territoire. Il envoie ses chauffeurs bénévoles les chercher dans tous les villages des environs. René a aussi adopté un gros chien tout doux qui chaque matin rend visite à tous les résidents.

Il a aussi produit un bouquin collectant leurs mémoires.

 

René est clairement une exception dans le domaine du bizness de la vieillesse ou les structures encaissent les loyers sur les bases d'un encadrement fonctionnant sur le harcèlement le plus dégueulasse qui soit, en soumettant le personnel à des cadences dignes d'un service des urgences.

René est une pépite déposée au fond d'un torrent de bourreaux et de tâcherons.

Son établissement fait figure d'oasis dans l'enfer des mouroirs où les vies des plus humbles viennent s'échouer. La raison de ce miracle est toute simple. René est un type bien.

Il aurait pu se contenter de jouer les gestionnaires mais la compassion habille toutes les pièces de sa belle âme. Les projets destinés à redonner le sourire et l'espoir fleurissent dans son esprit comme dans un champ balayé par les germinations du printemps. Et je suis en reportage le temps du repas histoire de donner des ailes à son projet. Parce que j'adore faire un peu de pub aux types bien qui collent des actes à leurs belles idées.

Estelle filme et je pose mes questions. Estelle fait souvent la gueule mais dès que l'on est en reportage loin des collègues elle retrouve vite le sourire et travaille comme une pro. Si je veux de belles images, c'est avec elle que je dois partir. Et c'est un tournage comme elle aime. Plein de vie. Dès qu'elle pose la caméra elle discute avec les vieux et participe aux jeux. Elle se marre comme tout le monde et je trouve que cela lui va bien. De mon côté, je fanfaronne un peu et balance deux trois vannes ici et là, histoire que de détendre tout le monde et de pouvoir travailler dans un climat fruité et sympathique. On déguste le pot-au-feu, histoire de se mettre dans l'ambiance et puis de temps en temps on refilme et on repose des questions

Nous sommes au boulot mais c'est une belle tranche de vie pour eux comme pour nous.

Tout n'est pas perdu.

On peut encore se tenir chaud dans ce monde.

 

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Aurélien, c'est l'animateur.

Un type tout en rondeurs, au sourire doux et au regard limpide. Il s'est foutu un chapeau de cow-boy sur la tête et un noeud papillon rose autour du cou. Son costume est ringard à souhait mais attention, cet homme est un prince. Un vrai. Il enchaîne les jeux et les Karaokés sans jamais laisser poindre la moindre lassitude. On sent bien qu'il se shoote à distribuer des petits morceaux de bonheur à tous ces gens s'accrochant comme ils peuvent au dernier chapitre de leur vie.

Son interview me fait comme un noeud dans la gorge.

- Tu vois, par exemple, je me souviens d'un couple avec une femme en fauteuil roulant. Je lui demande si elle voulait danser. Alors au début, la femme me regarde bizarement, l'air de dire "non mais qui c'est ce mariole?!" et puis, finalement, elle finit par accepter et elle danse avec moi. Je vois son mari qui nous observe. Nous on se balade sur la piste, tranquilles. La dame se détend. Son mari a l'air un peu surpris puis, d'un coup, il se lance. Hé bien, figure-toi qu'ils ont passé toute l'après-midi à danser... Ça, tu vois, c'est ... voilà pourquoi je fais l'animateur dès que je peux.

Il me dit ça avec les yeux tout brillants.

Et je le remercie parce que je serai incapable de lui poser une autre question.

J'ai tout ce qu'il me faut.

René et Aurélien. C'est bon de se rendre compte que les mecs bien forment encore un joli bataillon sur la Terre. Dénicher des héros tout simples c'est le sel de mon métier de journaliste. On en trouve un peu partout. Tous aussi efficaces qu'invisibles. Si le discours médiatique est saturé du chant des escrocs, celui des humbles ne s'est pas éteint pour autant. Je vous le promets. Il suffit de se brancher sur la bonne fréquence. On s'étripe, on massacre, on dilapide, on lapide, on étouffe la nature, on suce le sang de la terre mais si l'on veut bien s'arrêter un instant, on peut encore entendre les tambours du coeur des hommes tenir le chaos à distance.

 

Après le pot-au-feu, on nous a servi un dessert super chouette avec de la poire et du caramel. René s'est éclipsé un moment puis est revenu avec le cuisinier. Après toute une série de hourra et d'applaudissements bien nourris, André un bénévole à lancé "Je proposerai bien un ban mais je pourrais pas le soulever !!!" Et tout le monde s'est encore bien marré. Après on a joué au C'est-quoi-donc. Deviner ce qui se trouve dans une boite à chaussures en posant tout plein de questions. Un peu comme le travail de journaliste.  "Est ce que ça sert à écraser des fruits?" "Est ce qu'on peut se débarrasser de son mari avec?" "Est ce que ça sert à servir quelque chose?" N' y tenant plus je me suis permis de lancer : "Est-ce que ça sert à rien?" Gros succès. Tout le monde de se bidonner. Ma voisine, Liliane, qui, disait-elle, "n'avait jamais eu de chance avec les hommes", me demande alors "Est-ce que vous êtes aussi comme ça chez vous, monsieur Francisco?"(Tous nos prénoms étaient noté sur les tables) Lucide, j'ai répondu " Ma femme est toujours amoureuse mais je crois qu'elle est épuisée".

Faire rire les gens qui ont visiblement beaucoup souffert est toujours un grand kiff.

Et puis Aurélien a lancé la musique pour un cours de Madison qui a rassemblé une dizaine de vaillantes retraitées.

L'immense majorité des êtres sera encore en vie ce soir.

 

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Ainsi nous avançons, fièrement, dans le crépuscule.

Nous sommes tous des spartiates en sandales repoussant vaillamment la horde de nos millions d'emmerdes, souvenirs et tristesses journalières. Le soleil fait encore briller nos armures et on a tous une petite idée de ce qui nous fait du bien. Se débrouiller avec ce que l'on a. L'enjeu est à portée de main.

Dans le fond la vie n'est pas plus compliquée que ça.

Devenir pleinement ce que nous sommes.

Je me dis que ce bon petit moment de vie et ce joli bouquet de pensées profondes méritent bien un petit épisode de ma bordélique, dérisoire et dissonante autobiographie. Juste vous décrire un de mes bons moments. Un truc bien vécu. Vous dire que je pense ensuite au demi-siècle que je vais bientôt fêter et puis vous dire que je pense à tous ceux qui sont rendus encore plus loin sur le chemin et que j'aime tant, et puis aussi que j'ai pensé également à tous ceux qui sont déjà de l'autre côté de l'horizon et qui me manquent tellement.

Comment s'en vouloir d'imaginer parfois qu'on se retrouvera peut-être tous ensemble à évoquer nos souvenirs terrestres, tout en cheminant le long de sentiers éclaboussés de lumière divine.

J'ignore si je suis croyant mais, parfois, mon imagination se sent bien avec cette idée.

Voilà, je sais que c'est pas très long comme épisode, mais ça suffit bien.

Sur la route du retour, je branche le Bluetooth et je laisse filer ma Playlist.

Buddy Guy, Springsteen, John Lee Hooker, Leonard Cohen rhabillent la campagne.

La seule qui vaille.

Celle avec des vaches dessus et de l'herbe qui brille sous le soleil d'hiver.

 

 

 

 

 

 

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Si il y en a encore que ça tente, l'épisode 8 n'est pas loin.

En voici, sans plus attendre, un joli petit extrait.

 

 

 

 

Épisode 8

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20/01/2017
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