LES HEURES LIBRES

LES HEURES LIBRES

APPORTEZ-MOI LA TÊTE D'ALFREDO GARCIA, brut de décoffrage

Polar poisseux
Sam Peckinpah

 

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C'est drôle. 

Pas le film, non, juste le fait que je vais vous pondre une petite chronique sur un morceau de cinéma des années 70, peu aimable, sans compromis, cradingue, violent, super-macho, avec même son bon  petit coup de vieux dans l'image et le son. Une forme de polar poisseux développant dans sa mélancolie et sa manière "blasée" de torcher les scène d'action une forme de romantisme trash du meilleur goût.

Le voici de retour en Blu-ray. Vrai, pur Sam Peckinpah, alors au bout de sa vie d'alcoolo-cocaïné et ressuscitant doucement au fil d'un tournage dans un Mexique sale, miséreux et dangereux débarrassé de tout folklore. Un Mexique comme il l'aime. Un pays taillé pour les dingues et les carbonisés.

 

La production de ce film a vu le jour délivrée des codes et des pressions des grands studios grâce à son maigre budget et l'investissement du grand pote et compagnon de boisson de Peckinpah, le solide Warren Oates prêt à se livrer corps et âmes à cette balade sinistre. Celle de Benny, pianiste de bar fauché de Mexico, embarquant Elita, sa prostituée au grand coeur dans la recherche d'un certain Alfredo Garcia. Un type recherché par toute une palanquée de chasseurs de prime aux profils variés. Patibulaires ou élégants, tous partagent le même goût du massacre payé grassement. Elita le connait bien l'Alfredo et lui apprend même que le type est déjà mort et enterré. Désormais la mission de ce cher Benny va quitter l'autoroute du polar pour filer droit vers l'enfer. Il compte bien profaner la tombe, décapiter l'Alfredo et se payer sa tête. Voilà pour le pitch qui ne fit rêver que Peckinpah et une poignée de potes jusqu'au-boutistes.

 

 

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Si vous fuyez les oeuvres glauques je ne peux décemment pas vous conseiller de voir ça.

Moi je l'ai acheté parce que ça reste la démonstration qu'avec une volonté de fer, un bon package de folie et de démons et le tout saupoudré d'une bonne dose de désenchantement on peut signer un truc rageur et nihiliste traversé par une histoire d'amour hors-codes. Ouais, on ne fait pas que déterrer les cadavres et s'entretuer. Peckinpah essaye, à sa manière, de nous faire comprendre que l'on peut aussi avoir droit à un peu d'amour en ce monde de brutes.

Même si le grand réal de La Horde Sauvage, Les Chiens de Paille, Guet-apens ou, mon préféré, Pat Garrett et Billy le Kid, s'est toujours révélé incapable de nous offrir un portrait de femme autre que prostituée ou violée, on peut déceler ici et là une aspiration à déposer les armes. Le couple Warren Oates Isela Vega allongé sous un arbre, une bouteille à portée de main, nous délivre même une scène (en partie improvisée par l'actrice) d'une tendresse ovniesque au coeur de ce chemin pavé de cadavres. C'est cette poésie mortifère qui a sans doute contribué à faire de cette oeuvre dénigrée et peu distribuée à sa sortie un authentique film culte. Plus, à mon avis, que les scènes de flinguage qui s'alignent placidement, entre désinvolture et paresseux ralentis. Un parti-pris de mise en scène résumant autant le côté désabusé de ces professionnels de la mise à mort que l'expression d'un créateur fatigué des schémas dans lesquels les critiques l'ont enfermé depuis La Horde Sauvage et ses carnages opératiques.

Peckinpah n'est pas que le réalisateur de la violence. Il est le porte parole des derniers survivants d'un monde qui n'existe plus. Il aime les anti-héros encombrés de fantômes. À l'image de Benny parlant à la tête coupée d'Alfredo Garcia. Ce n'est pas une vision très rose de l'existence mais elle a le mérite d'être sans fards. C'est une certaine idée de la vérité.

 

 

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Réalisateur rugueux à souhait, Peckinpah a livré ici "son" film. Sans la moindre censure. Presque cinquante ans après sa sortie, la noirceur du parcours fait encore son petit effet. Trente ans plus tard, le grand Tommy Lee Jones dans le sublime Trois Enterrements, son premier film en tant que réal, livrait un clin d'œil appuyé au geste cinématographique rude et désespéré de son mentor. 

Plus qu'un film, Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia reste un vigoureux bras d'honneur à la bienséance et à un certain "confort cinématographique" dans lequel nombre de maîtres se sont enlisés. Ce n'est pas un "beau film" ni le meilleur de son auteur, mais quelque chose de bien vivant palpite dans ce courageux métrage qui ne roupillera jamais parmi "Les Grands Classiques". Comme quoi, les grands désespérés aussi n'ont aucune envie de prendre la poussière ni de mourir.

 

 

Francisco,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1974

 

1h50

 

Le Blu-ray :  Une ressortie inespérée. Étalonnage des couleurs et niveau de détail plutôt solide pour un cinquante ans d'âge à petit budget. Encore pas mal de tête d'épingles ici et là, le matériau de départ était très abîmé, mais pas de quoi entraver le confort de lecture. S'agit-il du remaster 4K de 2021 sortie aux USA ? Probablement, compte-tenu de la belle tenue d'une image à la photographie "indé". Peu de budget donc éclairage naturel et nuit américaine de rigueur... Mais ça lui va tellement bien à ce film brut de décoffrage.

 

 

  

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23/09/2022
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