SUR LES AILES DU SOIR

SUR LES AILES DU SOIR

À LA MERVEILLE maladie d'amour

POÈME

TERRENCE MALICK

 

 

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Il y a des films, comme des êtres ou des endroits, qu'il convient de ne visiter qu'à certaines heures ou certaines saisons.

On peut dire que je suis totalement passé à côté d'À la merveille à l'époque de sa sortie.

Ce qui m'avait semblé répétitif ou maladroit après le transcendantal et éblouissant Tree of Life m'est apparu, sept ans après, comme l'oeuvre d'un poète en liberté.

Un chant d'amour mélancolique dédié à la quête, la perte et le difficile retour à la grâce.

Cette aspiration à l'absolu et à la dimension sacrée du sentiment amoureux est défendue par le personnage fantasque, passionné, sans cesse déchiré entre phases maniaques et dépressives, d'Olga Kurylenko. Aux instants de danse et de communion avec les éléments (Marina devient alors l'écho de Pocahontas dans Le Nouveau Monde) succèdent l'errance, le doute et le désarroi.

 

 

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Sur les ailes du chef-op Emmanuel Lubezki, les visions de Malick s'enchaînent sur la seule logique de la sensation.

À la Merveille accompagne des personnages mais ne raconte pas d'histoire.

On peut y lire l'essor et l'effondrement d'une relation amoureuse mise en parallèle avec la crise mystique d'un religieux mais l'essentiel est de se glisser dans le courant de ce flux de conscience.

Le montage, admirable de fluidité, se permet toute les audaces, en mixant par fragments le temps et les lieux, y compris, dans ses aspiration à la fuite et l'apaisement, à nous offrir brusquement la vision d'une tortue de mer.

C'est le propre du songe et de la méditation.

Libérer et laisser filer les images.

En cela À la Merveille fait figure de manifeste.

 

La poésie est omniprésente dans ces séquences "en suspension" tournées dans les lumières d'aubes ou de crépuscules.

Nous sommes promenés au fil de travellings angéliques Du Mont Saint-Michel, à Paris jusqu'à l'horizon immense des plaines de l'Oklahoma où le regard se perd.

 

Se déploie, dans ce mouvement puissamment cinématographique, un langage universel où triomphe la musique. Les dialogues, simple résonance du réel, se perçoivent plus qu'ils ne s'entendent.

Berçante, la voix-off du personnage de Marina croisera celle de l'homme d'église joué par Javier Bardem.

Ces deux personnages en errance, aspirent au retour de la grâce.

C'est en ce sens, et uniquement, que Malick convoque le sentiment religieux.

Ce poète du septième art, magicien de l'image, ne relie ses pensées à aucun dogme hormis l'élan d'empathie et l'abandon aux éléments premiers et à "l'indifférence divine"de la nature.

 

 

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Impossible communion.

Fragilité de la grâce.

Les élans débordants d'amour de Marina se heurtent aux silences et aux tensions du personnage mutique de Ben Affleck.

Elle ira aussi loin qu'elle puisse aller pour l'éprouver et chercher l'éclat, y compris celui de la colère et du rejet.

Le pasteur devra, lui, se porter au chevet des plus éprouvés et des plus démunis pour retrouver le chemin de la Foi.

Le panthéisme de Malick (comme chez les indiens "la Beauté", synonyme de Dieu, est partout) devient ici supplication.

Aux visions de couchers de soleil flamboyants et au retour des bisons sur ces anciennes "terres d'abondance" s'opposent le spectacle d'une nature défigurée par le travail des hommes.

Comme en écho à sa "maladie d'amour" le personnage de Ben Affleck, alors esseulé, évolue dans des décors boueux de chantiers polluants l'eau et le sol. 

À l'image du chantier censé bénéficier aux hommes mais blessant la nature et provoquant la souffrance, c'est au chaos de la vie  que se heurtent ces personnages emplis d'amour.

Chacun à sa manière exprime cet amour mais peine à en ressentir l'écho.

Sans en avoir conscience, peut-être aspirent-ils tous à ce "quelque chose de plus grand".

 

Ce rapport constant aux éléments premiers touchent même la caractérisation de ces personnages évoluant tels des icônes tristes et perdues comme échappées d'un tableau d'Edward Hopper.

Personnages terriens d'Affleck et Rachel McAdams en opposition à la figure éthérée, aérienne, d'Olga Kurylenko. Javier Bardem incarnant, lui, dans son rôle de prêtre, le lien entre Terre et Ciel. Tous se déplacent, comme souvent chez Malick, dans des espaces figurant leur état intérieur.

Parce que tout fait symbole chez un visionnaire comme Malick, rien n'est immédiat ou figé dans sa propre représentation matérielle.

Les décors, le temps et l'espace, dans leur lecture fragmentée, appartiennent aux terres du souvenir.

Du premier temps de l'idéalisation à celui de la séparation et du départ.

 

 

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En cela, À la Merveille est une oeuvre incomprise parce que radicale.

En échappant aux voies de la narration traditionnelle pour embrasser celles de la sensation, l'univers de Malick ne peut s'ouvrir qu'à celui qui s'abandonne. On peut saluer le courage de cet engagement artistique.

L'art véritable ne souffre d'aucun compromis.

On peut, facilement, rester à la porte mais toute critique semble vaine.

J'ai simplement constaté qu'en sept ans, ce film a, pour moi, gagné en force.

À l'ère de Netflix et du cinoche de la photocopie, cette liberté cinématographique est un réconfort. 

Peut-être est-il sorti trop tôt...

 

Mais cette farouche détermination à se libérer des codes, propre à toute l'oeuvre du réalisateur des Moissons du Ciel, porte aussi en elle le risque de se perdre.

Exemple avec Song to Song.

Une oeuvre dont le narcissisme exacerbé des personnages ne renvoie hélas qu'à celui de l'auteur. Malick bascule alors pour moi dans "la posture" et l'auto-caricature. La poésie devient sophistication. La liberté de fond et de forme, bridées par cette "mécanique" cinématographique, tourne à vide... aussi belles les images soient-elles. Les acteurs restent à la porte car aucun "personnages" ne peut s'incarner. Les figures ne sont ici que celles de pantins dérisoires. C'est aussi le propos du film auquel s'ajoute peut-être une forme de nihilisme. Une rage destructrice née du dégout de cet univers de faux-semblants peuplé d'êtres pathétiques sous leur luxe et vernis du glamour, dont même l'échappée finale semble artificielle..

Cet univers du spectacle comme théâtre de l'absurde et de la cruauté fut pourtant dénoncé de manière plus marquante dans son oeuvre précédente: le magnifique et funèbre Knight of Cups.

 

Heureusement, les poètes ne meurent jamais, et aux errances et expérimentations a suivi Une Vie Cachée, sublime retour "en narration" nourri du meilleur des expériences précédentes.

 Malick reste et restera un visionnaire et un auteur passionnant à suivre et déchiffrer. Ses plus grands films résistent sans mal à l'épreuve du temps. C'est le propre de l'art. Dépasser ses intentions initiales pour survivre aux modes et résister aux interprétations.

Finalement, ce combat et cet élan permanent à tendre vers la grâce n'ont peut-être jamais été plus intimes que dans l'incompris et discret À la Merveille.

À le revoir, en ces heures sombres d'une épidémie mondiale, sa nostalgie planante et déchirante du "paradis perdu" m'a touché au plus profond.

 

De ses moments d'errance et de douleur à ses instants de grâce, ce film "oublié" de Malick ne cesse jamais de nous conduire à la merveille.

 

 

 

 Francisco,  

 

 

  

 


 

 

 

 

 

 

 

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À LA MERVEILLE

2013

1H50

LE BLU-RAY : Malick sans Blu-ray c'est comme les radis sans beurre ni sel. Impensable. Ici le transfert Metropolitan est, comme de coutume, impérial. Une symphonie de couleurs et un infini de détails. L'idéal pour se perdre dans les images touchées par la grâce du maître chef-op Lubezki.

Director:

 Terrence Malick

Writer:

 Terrence Malick

 

 

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24/04/2020
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